Texte Bernard Noël



L’ENVERS L’ENDROIT

     Nos yeux ont besoin de savoir ce qu’ils regardent si bien que la nomination est souvent toute notre vision. La peinture ranime cette dernière parce que sa représentation du visible en renouvelle l’apparence et donc l’attrait. Mais depuis plus d’un siècle, cette représentation a cessé d’être littérale de sorte que sa visibilité interroge notre vue au lieu de seulement la satisfaire. C’est à peu près comme si nos ancêtres lointains, au lieu de laisser l’empreinte de leur main sur les parois des grottes, y avaient laissé celle de leur geste, mais qu’est-ce aujourd’hui qu’un geste peint ? C’est au fond ce qui disparaissait autrefois derrière l’objet qu’il représentait : son envers. Et cet envers n’est-il pas ce que, depuis toujours, nous désirons apercevoir derrière le visible ?

 

    Cette interrogation s’ impose très vite devant les oeuvres d’Alix de Massy dès que l’on cherche à nommer ce que l’on y voit. Sans doute peut-on parler d’ombres, de transparences, de formes nuageuses, d’évanescences, d’apparitions, d’empreintes, d’échappées puis s’agacer de multiplier en vain les approximations. Il serait plus simple et plus juste de reconnaître que, depuis toujours, la représentation montre l’endroit des choses alors qu’ici un autre aspect est en jeu qui transparaît justement et qui, dès que le regard insiste, se révèle à l’évidence être l’envers. Ainsi s’aperçoit-on que le geste pictural d’Alix de Massy tresse l’un avec l’autre l’envers et l’endroit et réalise ce que l’oeuvre plastique cherche toujours : la suggestion de l’invisible par le visible qui, d’ordinaire, en est tantôt l’appelant et tantôt le masque. On pense tout à coup à cette déclaration de Magritte : « L’invisible n’est que du visible provisoirement dissimulé par du visible… » et l’on éprouve un grand plaisir à voir cette découverte aussi simplement réalisée.

 

Bernard Noël

2016                                                                                   


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